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Le témoignage des martyrs

LE TEMOIGNAGE DES MARTYRS
Lucien Laberthonnière – Bloud & Cie - 1912

Et ce n’est pas non plus à certifier, à authentiquer, en « témoins d’un fait » l’existence de Jésus-Christ ou la réalité de ses miracles que les chrétiens s’appliquaient devant leurs juges… Ce qu’ils affirment, ce qu’ils confessent directement, c’est leur foi en Jésus-Christ et l’idée qu’ils se font de lui…
A l’injonction du proconsul de Smyrne lui disant : « Insulte le Christ, » Polycarpe répond : « Il y a quatre-vingt-six ans que je le sers et il ne m’a jamais fait de mal ; comment pourrais-je injurier mon Roi et mon Sauveur ? »… Voilà sur quoi les martyrs se prononcent : ils disent ou laissent entendre que le Christ est pour eux la voie, la vérité et la vie.
T M p 17

« Les lointains d’autrefois, comme dit Ruysbrock, deviennent alors des voisinages. »
T M p 20

Ils apparaissent comme des hommes qui savent souffrir et qui savent mourir. On devine en eux une conception des choses et de la vie qui leur permet d’affronter avec une joyeuse confiance tous les accidents de ce monde et le pire de tous qui est la mort. Ils sont comme une doctrine vivante qui s’affirme et qui rayonne. Ce que la pauvre humanité cherche par ses efforts et ses agitations, à travers ses méprises et ses méfaits, pour s’y établir et y trouver la paix et la plénitude, ils montrent qu’ils l’ont trouvé. Mais à le voir il n’y a que ceux qui ont des yeux pour voir ; à en être touchés il n’y a que ceux en qui l’inquiétude de leur destinée domine le tumulte et l’attrait des choses extérieures. Et ceux-là ayant vu et ayant été touchés, parce que, déjà plus ou moins confusément au fond d’eux-mêmes, ils cherchaient, tandis que les autres retournent à leurs misères et à leurs passions, ceux-là se mettent en quête pour voir davantage. Ainsi s’opère la conversion qui les amène à connaître et à confesser explicitement Jésus-Christ dans sa double réalité éternelle et temporelle.
T M p23

Par foi,…, j’entends ici cet acte intime, cette disposition intérieure et vivante par laquelle, sans savoir encore le nommer, ils adhèrent à Jésus-Christ, se manifestant à travers les martyrs comme la vérité éternelle de la vie.
T M p 23

Ils confessent le Christ en mourant ; mais ce n’est pas seulement un Christ ayant existé dont ils avaient charge de transmettre le souvenir, c’est un Christ existant ; ce n’est pas un Christ du passé, c’est le Christ permanent qui était hier, qui est aujourdh’ui, qui sera demain, à la fois du temps et de l’éternité ; ce n’est pas un Christ absent et parti au loin, c’est le Christ présent qui vit en eux et en qui ils vivent. Avec lui et par lui, au-dessus des réalités fugitives et décevantes de l’espace et du temps qui sont la figure du monde, ils ont découvert la réalité intérieure et spirituelle qui ne passe pas et qui ne trompe pas ; ils en attestent la vérité et la bonté. Ils s’appuient sur elle ; ils en font la pierre angulaire qui soutient inébranlablement leur existence renouvelée, cette existence où l’on entre par la seconde naissance dont parle l’Evangile…
Ils sont avec le Christ, et le Christ est avec Dieu, et Dieu est, et rien ne l’empêchera d’être.
T M p 26

Mais aussi, et il importe de le noter, leur témoignage considéré dans son objet, ne diffère pas du témoignage que chacun de nous en vivant est appelé à rendre…
Il n’en diffère que par les circonstances extérieures. D’un côté comme de l’autre il y a le renoncement, le sacrifice par lequel s’accomplit la renaissance spirituelle ; il y a la mort enfin par laquelle tous nous devons passer. Mais tandis que les uns l’acceptent quand les fatalités naturelles la leur imposent et qu’elle est inévitable, de telle sorte que leur acceptation, si manifeste et si édifiante qu’elle puisse devenir, reste comme le secret de Dieu ; les autres l’acceptent quand ils seraient à même de l’éviter, et ils l’acceptent en pleine vie, souvent en pleine jeunesse. Sans doute encore cette acceptation, par la liberté et la générosité dont elle témoigne, ressemble aussi à l’acceptation des sacrifices journaliers que les autres s’imposent, non moins librement et non moins généreusement, pour réaliser leur idéal. T M p 27

La foi, participation consentie à l’action de Dieu en nous, réponse à son appel, est une démarche intime et vivante qui a toujours en elle du mouvement pour aller plus loin et qui ne subsiste qu’en s’efforçant, avec ce qu’elle connaît de vérité, d’en connaître toujours davantage...
Mais la foi, démarche intime et vivante, est toujours l’acte d’un sujet déterminé. A ce titre elle est essentiellement personnelle, incommunicable... Ceci n’empêche pas qu’à un autre titre elle est au contraire essentiellement communicable…La foi de l’un ne devient jamais par elle-même la foi de l’autre. Chacun croit et ne peut croire que pour son compte…
Néanmoins en se manifestant, en s’exprimant, en agissant, cette foi continue et renouvelle la révélation du Christ. A travers la vie humaine et mortelle, par cette vie même elle affirme la vie divine et éternelle. Son témoignage est là désormais, retentissant du fond des âges à nos oreilles et se répercutant au plus intime de nous-mêmes. Il n’agit pas seulement comme un flambeau qui nous éclaire quand nous cherchons. En s’amplifiant et en se prolongeant il constitue comme un milieu spirituel dans lequel nous naissons et nous vivons, une sorte d’atmosphère chaude et lumineuse qui nous enveloppe et nous pénètre, une vibration qui suscite nos inquiétudes d’âme et nous oriente vers l’éternité. Il agit comme une grâce…
A ce point de vus les martyrs sont pour nous, comme tous ceux qui ont cru, des frères en humanité qui, ayant trouvé le chemin du salut, nous invitent à les suivre…
Leur sang crie vers nous, pourrions-nous dire, non par vengeance, mais foi, espérance et amour…
…croire est pour chacun de nous son œuvre toute personnelle, et si la solution du problème de sa destinée appartient en propre à chacun, ce n’en est pas moins par le concours de tout le reste, avec la répercussion en nous de toutes les vies qui nous ont précédés et qui nous entourent, que tout d’abord le problème se pose et qu’ensuite nous pouvons travailler à le résoudre.
Et rien que par là on entrevoit la raison d’être de l’histoire. Elle a pour objet de nous rendre présent le passé, d’intégrer dans notre conscience actuelle la conscience de l’humanité qui a vécu avant nous, avec toute la variété de ses expériences de vie, avec tout ce qu’elle fait et tout ce que Dieu a fait en elle afin que nous en puissions bénéficier…
T M p 31

La vérité qui est lumière intérieure et sens de la vie…
On ne va pas à la vérité…que par un déplacement…intérieur…
Il n’y a pas de connaissance vraie de la vérité, il n’y a pas de foi en elle, de foi efficace et vivante, sans un travail et une transformation intérieurs, sans une orientation nouvelle du cœur et de l’esprit amenant un changement de perspective…
Et quand je dis : trouver la vérité, je l’entends dans le sens de réaliser en soi la foi dont on vit.
T M p 32

L’histoire…ressuscite le passé pour qu’à travers lui nous entendions la voix de l’éternité dont l’humanité a tressailli et pour qu’avec son concours nous fassions à notre tour , en nous-mêmes, dans notre vie et spirituellement, l’œuvre de vérité qui nous délivrera.
T M p 33

Mourir avec la haine au cœur ou le mépris, en blasphémant ou pour braver les hommes, ou simplement par orgueil et parade, quelle que soit la cause dont on se proclame le champion, ce n’est pas être martyr : car alors on ne témoigne en effet de rien de plus que de soi-même… Mourir au contraire en pardonnant à ses bourreaux, en aspirant à leur faire voir par sa mort même la lumière à laquelle intérieurement on s’éclaire, non seulement sans colère et sans haine, mais avec douceur et avec amour, non pour se montrer aux hommes mais pour leur montrer Dieu, c’est là être vraiment martyr ; car, alors, par la mort acceptée, par le sacrifice qu’on fait sereinement de son individualité temporelle, on témoigne d’une réalité indéfectible en laquelle on est assuré que l’être et la vie ne manqueront pas. On passe à travers la haine, on passe à travers la mort, on les domine et, malgré elles, au-dessus d’elles, on affirme l’amour et la vie…
T M p 39

Quand on croit à la vérité et qu’on l’aime et qu’on veut la faire aimer, on vit pour elle, on meurt pour elle, mais on ne tue pas pour elle.
T M 39

On ne la confesse (la vérité) réellement et efficacement dans son cœur et par sa vie que si on aspire et on travaille à savoir la confesser en pensées et en paroles.
TM p40

Si donc partout où apparaît la foi en un idéal pour lequel, le cas échéant, on sacrifie sa vie et par lequel on est patient, doux et fort dans l’épreuve, nous pouvons voir un témoignage, j’allais dire une révélation, de la vérité du Christ et de l’Eglise,… Il est une préparation, un commencement, une ébauche du témoignage plus complet, de la révélation explicite que Jésus-Christ en vivant et en mourant nous a donnée lui-même. TM p 41

Il apparaît que rien de ce qui est vrai et de ce qui est bon ne lui est étranger, parce que rien de ce qui est vrai ne se pense et rien de ce qui est bon ne se fait sans lui…
Et il est réellement « la lumière qui éclaire tout homme venant en ce monde ».
T M p 43

La vérité de Jésus-Christ…C’est une réalité, ou plutôt c’est la réalité même…la réalité éternelle où nous puisons intérieurement l’être et la vie…
Et, si nous avons à la chercher, ce n’est pas que matériellement nous soyons loin d’elle. Quand, rentrés en nous-mêmes, nous nous mettons en quête d’une raison de vivre qui en vaille la peine, c’est d’elle que nous partons et c’est à elle que nous revenons.
T M p 44

La divinité du Christ n’est pas un fait et ne sera jamais un fait. Et je veux dire par là qu’elle ne constate pas et qu’elle ne s’est jamais constatée par une expérience sensible, comme a été constatée l’existence de l’homme qui s’appelait Jésus.
T M p 52

Ce qu’ils affirment (les martyrs), c’est que le Christ est leur vérité, la vérité qui les éclaire, qui les nourrit, qui les sauve et qui doit éclairer, nourrir et sauver tous les hommes. Ils ne viennent pas dire que le Christ a existé, qu’il a vécu en faisant ceci ou cela, ils viennent, ce qui est infiniment plus, vivre la vie même du Christ, en croyant en lui, en mourant comme il est mort et en attestant ainsi, à la face de la terre et du ciel, que cette vie a une valeur infinie.
T M p 55

Il signifierait pour moi que de quiconque dans l’histoire se montre comme ayant accepté de mourir ou de souffrir, par générosité vraie, pour témoigner de sa foi en un idéal supérieur aux biens de ce monde, on peut dire qu’il est mort ou qu’il a souffert pour le Christ ; c’est de lui et c’est par lui qu’il a témoigné, préludant ainsi au témoignage de l’Incarnation et de la mort sur la croix, et préparant, ébauchant déjà le témoignage authentique et perpétuel que donnera l’Eglise. Celui-là est martyr par conséquent, non pas qui meurt pour attester un fait, mais qui meurt pour affirmer l’ordre éternel de justice et de bonté dont il se trouve que le Christ est l’alpha et l’oméga.
T M p 59

Sa mission est d’éclairer les hommes en leur faisant connaître Jésus-Christ comme le libérateur pour lequel au plus profond d’eux-mêmes ils sont dans l’attente. Et par suite elle ne saurait mieux faire que de proposer spécialement aux générations dont elle a successivement la charge, l’exemple rayonnant de ceux qui ont connu, qui ont vu, qui ont compris Jésus-Christ au point de mourir triomphalement pour lui, assurés de vivre éternellement avec lui. Mais, de même qu’en décernant aux uns l’auréole de la sainteté ailleurs et d’en découvrir , s’il y en a, jusqu’aux confins de l’espace et du temps ; de même, en accordant à d’autres la palme du martyre, elle n’entend nullement décréter que ceux-là seuls en ont le mérite.
T M p 60

Ainsi se poursuit et se complète, comme dit saint Paul, la passion du Christ et la rédemption du monde. Ce n’est jamais fini de témoigner ni de souffrir et de mourir à la peine.
T M p 61